Olivier Larochelle

Le commerce du sport : Pourquoi les milliardaires investissent dans les équipes sportives de ligues majeures?

Avec la récente annonce de l’achat des Suns de Phoenix pour une valeur de 4 milliards de dollars US, le milliardaire Mat Ishbia a marqué l’histoire de la NBA en effectuant la plus grosse transaction à ce jour pour l’acquisition d’une équipe. Il y a 18 ans, lorsque le propriétaire précédant, Robert Sarver, avait acheté une participation majoritaire dans les Suns à une valeur de 401 millions de dollars, très peu de gens auraient deviné que l’équipe aurait été revendue à dix fois la valeur initiale en si peu de temps. Cela peut sembler être un investissement remarquable, c’est le cas, mais on ne peut pas dire que c’est rare dans cette industrie. Par exemple, plus tôt en 2022, un groupe d’investisseurs a payé 4,65 milliards de dollars pour les Broncos de Denver (NFL), alors que les propriétaires précédents de l’équipe avaient acheté l’équipe pour seulement 78 millions de dollars, en 1984.

Bien qu’il soit malheureusement difficilement accessible au grand public, le secteur du sport professionnel fait partie des opportunités d’investissement les plus lucratives et les plus convoitées qui soient. Au cours des 40 dernières années, la valeur de chaque équipe des quatre principales ligues sportives américaines (NFL, MLB, NBA, NHL) a augmenté de façon exponentielle et à un taux moyen qui dépasse de loin celui de l’inflation et du S&P 500.  Ce type d’investissement s’est révélé pratiquement imperméable aux crises, récessions et autres catastrophes qui ont au moins ralenti la croissance dans d’autres secteurs. Pour montrer l’ampleur de la situation particulièrement dans la dernière décennie : 25 franchises étaient évaluées à 1 milliard de dollars en 2010 selon Forbes, alors qu’aujourd’hui, plus du double de franchises valent au moins 3 milliards de dollars. En cours de route, 7 franchises ont doublé leur valeur depuis 2016 seulement.

Selon Sportico, de 2012 à 2021, la valeur moyenne des équipes de la NBA a augmenté de 387%. Encore plus impressionnant, pour les équipes de la NHL, c’est une croissance de 1112% depuis 1996. Sur la figure ci-dessous, on peut constater cette explosion dans l’augmentation de la valeur des franchises entre 2007 et 2016 pour les villes ayant au moins une équipe dans chacune des ligues majeures.

Figure 1 : Profit des équipes sportives de différentes villes aux États-Unis entre 2007 et 2016

Ayant toutes une valeur au-dessus de 3 milliards de dollars, les 50 franchises sportives ayant le plus de valeur au monde valent ensemble 222,7 milliards de dollars, soit 30 % de plus qu’il y a un an. Pour les curieux, voici dans quelles ligues sont réparties ces 50 équipes, ainsi que leur valeur totale.

 

Figure 2 : Répartition des ligues dans lesquelles compétitionnent les 50 franchises sportives ayant le plus de valeur

Il n’est pas étonnant de voir que le football américain occupe une grande proportion de ce top 50, ni que les équipes les plus réputées des différentes ligues de soccer y font partie considérant la popularité de ce sport à l’échelle internationale. En 2022, les dix franchises sportives les plus précieuses étaient les suivantes, avec sans surprise les Cowboys de Dallas en tête de classement.

Figure 3 : Les 10 franchises sportives ayant le plus de valeur dans le monde

Mais quel genre de personnes achètent une concession?

Vous l’aurez compris, de nos jours il faut énormément de capital pour se permettre l’achat d’une équipe sportive de haut niveau. Beaucoup sont de milliardaires qui se sont enrichis en affaires dans un autre secteur, ou bien un groupe d’investisseurs. Parmi les exemples les plus connus, on retrouve Steve Balmer, ancien PDG de Microsoft, qui est actuellement propriétaire des Clippers de Los Angeles, ainsi que Rob Walton, fils du fondateur de Walmart et propriétaire des Broncos de Denver.

De nos jours, ces propriétaires investissent non seulement pour remporter des championnats, mais aussi pour obtenir un rendement. Pour que les franchises sportives puissent générer autant d’argent et sans cesse prendre de la valeur, plusieurs facteurs entrent en considération. Bien que le but soit de maximiser les profits comme pour toute autre entreprise, les recettes et coûts d’opération dans l’industrie du sport professionnel sont uniques comparés aux autres industries. De plus, ce sont des opérations saisonnières étant donné la nature des ligues majeures.

Les revenus

Tout d’abord, en ce qui concerne les recettes, on pense évidemment aux billets vendus au public pour assister aux matchs. Or, en fonction des ligues, seulement de 10 à 40% des recettes globales proviennent d’articles liés à la vente en personne, ce qui inclut entre autres les billets et les marchandises (maillots, casquettes, etc.). D’autre part, les franchises gagnent aussi beaucoup d’argent par le sponsoring, c’est-à-dire en vendant à des entreprises les droits de vendre des articles qui représentent leur équipe. Les ligues dans lesquelles ces équipes évoluent font de même et redistribuent l’argent récolté équitablement entre les équipes. Par exemple, la NBA a signé un accord de 8 ans et d’un milliard de dollars avec Nike, afin que ce géant devienne le fournisseur exclusif de vêtements de la ligue et de ses 30 équipes. En fait, une franchise cherche à se monétiser au maximum. D’autres exemples fréquents sont l’ajout de patchs publicitaires sur le maillot des joueurs, ou bien les droits de dénomination d’un stade.

Cependant, la plus grosse source de revenus dans l’industrie du sport de haut niveau est sans contredit les droits télévisuels. Les grandes chaînes paient des montant énormes aux ligues majeures pour la diffusion des matchs. Par exemple, Fox, NBC et CBS ont payé 27 milliards de dollars à la NFL pour avoir les droits de 2014 à 2022. En plus, ce montant n’inclut pas ce que paient les autres partenaires comme ESPN et DirecTV. La NFL redistribue ensuite les recettes équitablement entre les équipes. Et ce n’est pas tout : on prédit que l’essor des entreprises de médias alternatifs, dont Amazon, Facebook et YouTube, entraînera une augmentation record des recettes provenant des droits médiatiques dans les prochains contrats. De leur côté, les équipes peuvent également établir des contrats avec des chaînes locales, comme le font les Canadiens de Montréal avec RDS et TVA Sports notamment. Les équipes qui trouvent domicile dans de grandes villes comme Los Angeles et New York, bénéficient grandement de ce type de contrat.

Évidemment, il existe d’autres sources de revenus, mais celles mentionnées plus haut sont les principales. L’avantage de ce modèle économique aux recettes diversifiées, est que lorsqu’un événement malencontreux se produit, comme c’était le cas avec la Covid-19 qui a empêché les équipes pendant plusieurs mois d’accueillir des partisans dans les stades, il y a tout de même moyen de rester rentable.

Les dépenses

En ce qui concerne les dépenses, la principale correspond bien sûr à l’argent versé pour le salaire des joueurs. Dans la NFL, MLB, NBA et NHL, les équipes sont soumises à des plafonds salariaux ou à des pénalités fiscales de luxe afin d’essayer d’assurer une égalité de force, ce qui fait qu’en moyenne la fourchette des dépenses des joueurs en pourcentage du revenu total se situe autour de 50% dépendamment des années et des ligues. Les autres coûts d’importance sont le salaire du reste du personnel, la publicité ainsi que les dépenses relatives aux stades.

Bref, lors des saisons sportives 2016-2017, Forbes a estimé les rentabilités opérationnelles de chacune des quatre grandes ligues nord-américaines depuis le cumul des bénéfices avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA ou EBITDA en anglais) de toutes les équipes. Les résultats présentés dans la figure ci-dessous montrent donc que la NFL est la ligue la plus profitable, tandis que la NHL est celle qui l’est le moins.

Figure 4 : Revenus totaux et profits des équipes évoluant dans les quatre ligues majeures

 

Certains autres facteurs vont positivement influencer les performances financières, comme le succès d’une équipe. En effet, il y a d’abord le fait que lorsque les équipes réussissent à se qualifier pour le tournoi d’après-saison, ou séries éliminatoires, cela implique une saison qui s’allonge et donc plus de matchs et plus de revenus. Aussi, l’industrie du sport professionnel a la particularité d’avoir une base de consommateurs loyaux (les fans), ce qui n’est pas le cas pour une entreprise normale de bien ou de service qui peut facilement perdre des consommateurs pour un concurrent. Ainsi, lorsqu’une équipe connait du succès, elle attire de nouveaux fans, souvent dans la région dans laquelle elle évolue, et cela ne peut qu’être positif. À long terme, une équipe gagnante est une équipe qui prend de la valeur. C’est ce que désirent tous les propriétaires.

Pourquoi les riches s’y intéressent?

De nos jours, la motivation derrière la possession d’une équipe est plus pragmatique qu’autrefois. En effet, il peut s’agir d’un bon moyen d’ouvrir la porte à d’autres opportunités en se rapprochant des communautés dans lesquelles ces milliardaires peuvent avoir des intérêts commerciaux. C’est aussi un moyen de baigner dans une industrie où il est possible d’entrer en contact avec d’autres riches gens d’affaire ayant des intérêts commerciaux similaires. Par ailleurs, cela se trouve être un excellent investissement. À titre d’exemple, la valeur moyenne d’une équipe de la NBA est supérieure de 15% à sa valeur d’il y a un an ; le S&P 500 a quant à lui baissé de 15% sur la même période. Compte tenu du nombre limité d’actifs disponibles (les grandes franchises sportives) et du nombre croissant d’acheteurs potentiels (les milliardaires), lorsqu’une équipe devient disponible à la vente, il y a une énorme concurrence et on trouve preneur très rapidement.

Pour conclure, on dit qu’aucune équipe sportive professionnelle, peu importe sa santé financière, n’a jamais généré suffisamment de revenus pour justifier son prix de vente. Or, leur valeur continue sans cesse de grimper. Cela s’explique par le fait que cette industrie est un « Rich Guy Club ». Un peu comme nous le faisons en collectionnant des cartes de baseball, les milliardaires eux collectionnent les équipes sportives. C’est sous ce principe que les franchises n’ont pas besoin d’être évaluées à un montant raisonnable. Comme tout bien de luxe, la principale caractéristique de la possession d’une franchise professionnelle est que peu de personnes peuvent en posséder une, ce qui par-dessus tout apporte du prestige.

 

References

Toptal. (2018). Professional Sports Franchise Valuation. https://www.toptal.com/finance/mergers-and-acquisitions/sports-franchise-valuation

The Ringer. (2022). What’s Behind the Exploding Prices of Pro Sports Franchises? https://www.theringer.com/sports/2022/11/28/23472636/sports-team-franchise-valuation-sale-prices

Roundhill Investments. (2021). How Do Professional Sports Teams Make Money? https://www.roundhillinvestments.com/research/prosports/how-do-professional-sports-teams-make-money  

Forbes. (2022). The World’s 50 Most Valuable Sports Teams 2022.https://www.forbes.com/sites/mikeozanian/2022/09/08/the-worlds-50-most-valuable-sports-teams-2022/?sh=293a7f75385c

Syracuse University. (2017). Why Billionaires Keep Investing in Major League Sports. https://onlinegrad.syracuse.edu/blog/billionaires-invest-major-league/

Insider. (2017). Billionaires are buying sports teams for different reasons than they used to. https://www.businessinsider.com/billionaires-turning-attention-to-sports-ubs-says-2017-10

Luxury Viewer. (2021). Why Do Billionaires Buy Sports Clubs? https://luxuryviewer.com/why-do-billionaires-buy-sports-clubs/