Louis-Frédéric Bélanger

L’impact des taux d’intérêt sur les marchés

Depuis quelques mois, la hausse des taux d’intérêt et l’inflation se présentent comme une source d’inquiétude pour les marchés financiers et l’économie. En février 2022, Statistique Canada a annoncé que l’inflation était encore très forte avec une variation sur 12 mois de 5,7%, soit beaucoup plus que la cible de maîtrise de l’inflation qui est fixée à 2% par la Banque du Canada (Statistique Canada, 2022). Cette cible a été choisie afin de répondre à la politique monétaire de la Banque, soit de préserver la valeur de la monnaie en maintenant l’inflation à un niveau bas, stable et prévisible, ce qui permet aux Canadiens de prendre des décisions en matière de dépenses et d’investissements avec une plus grande confiance, favorisant ainsi l’investissement à long terme dans l’économie du pays et contribuant à une création d’emplois soutenue et à l’accroissement de la productivité (Banque du Canada, 2021).

Afin de maintenir un taux d’inflation entre 1% et 3%, la Banque ajuste le taux cible de financement à un jour (taux directeur) à huit dates préétablies par an. Le taux directeur est le taux d’intérêt auquel les institutions financières se prêtent des fonds sur les marchés financiers pour une durée d’un jour. Les banques et autres institutions financières s’appuient sur ce taux directeur pour établir le taux d’intérêt applicable sur les prêts personnels, les prêts hypothécaires et toutes autres formes de prêts. La logique est que si l’inflation dépasse le taux cible, la Banque pourrait hausser le taux directeur. Les institutions financières seraient alors incitées à augmenter le taux d’intérêt applicable sur les prêts personnels et hypothécaires, donc de décourager les emprunts et les dépenses, ce qui relâche les tensions inflationnistes. Au contraire, si l’inflation est inférieure à la cible ou si l’économie du pays ne va pas très bien, la Banque pourrait diminuer le taux directeur pour encourager les institutions financières à réduire le taux d’intérêt applicable sur les prêts personnels et hypothécaires et ainsi stimuler l’activité économique afin de ne pas tomber dans une phase de déflation persistante.

En 2020, face à la pandémie de Covid-19, la Banque a abaissé le taux directeur à sa valeur plancher, soit 0,25%, afin de soutenir l’économie. Le 2 mars 2022, la Banque du Canada a augmenté le taux directeur de 0,25% pour l’amener à 0,50% (Banque du Canada, 2022) afin de relâcher les pressions inflationnistes. Il s’agissait de la première augmentation depuis octobre 2018, mais ce ne sera pas la seule si l’on veut ramener l’inflation à sa cible de maîtrise de 2%. En effet, certains analystes s’attendent à voir quatre autres augmentations d’ici la fin de 2022, ce qui amènerait le taux à 1,50%, soit son niveau prépandémique.

 

Taux d’intérêt et marché immobilier

Comme mentionné plus tôt, les taux d’intérêt applicables aux prêts hypothécaires (et tout autre type de prêts) sont positivement corrélés au taux directeur. La variation de ces taux influence l’allure du marché immobilier.

D’une part, pour les propriétaires, ce seront ceux ayant un prêt hypothécaire à taux variable qui seront le plus touchés par la récente augmentation du taux directeur. En effet, la plupart du temps dans le cas d’une hypothèque avec un taux variable, le montant du paiement mensuel est fixe. Cependant, lorsque le taux d’intérêt augmente, la part de ce paiement qui est utilisée pour rembourser le capital emprunté diminue, et la part qui sert à payer les intérêts augmente.

D’autres parts, les personnes à faible revenu et les premiers acheteurs de maison seront aussi affectés par la hausse des taux d’intérêt puisqu’elle entraîne une augmentation de la valeur des prêts hypothécaires. Ratehub.ca l’illustre bien : pour un taux hypothécaire variable passant de 0,90 % à 1,15 % à la suite de la décision de la Banque du Canada, un emprunt hypothécaire de 436 116$ (prix médian d’une maison au Canada) amorti sur 25 ans avec un versement mensuel de 1624$ coûtera maintenant 1673$, soit 49$ de plus par mois ou 588$ par année. Au total, ce sera 14 700$ de plus qu’une personne devra déverser pour rembourser son hypothèque pour une simple augmentation de 0,25% du taux directeur. Conséquemment, le salaire et l’historique de crédit nécessaires pour se faire approuver pour une hypothèque seront plus importants.

Bref, les économistes prévoient que cette hausse pourrait peser sur la demande de logements, mais que l’impact ne se fera pas sentir avant le second semestre de l’année ou avant 2023. En fait, il faut habituellement prévoir de 6 à 18 mois pour qu’une hausse du taux directeur ait un effet concret sur l’économie (Ballard, J., Ferradini, B, 2022).

 

Taux d’intérêt et marchés boursiers

« Les taux d’intérêt sont au prix des actifs ce que la gravité est à la pomme » (Warren Buffet, 2013).  Cette fameuse phrase que Warren Buffet a repris plusieurs fois au cours de sa carrière illustre bien la relation entre les taux d’intérêt et la valeur des actifs.

Essentiellement, lorsque les taux d’intérêt baissent, la valeur des actifs augmente et lorsque les taux d’intérêt augmentent, la valeur des actifs diminue. Ceci s’explique par le fait que lorsqu’une banque centrale augmente les taux d’intérêt, les banques augmentent leurs taux pour les prêts à la consommation. En théorie, cela signifie qu’il y a moins d’argent disponible pour les dépenses de consommation. De même, l’augmentation des taux des prêts aux entreprises, donc l’augmentation du coût de la dette, peut parfois amener les sociétés à ralentir leur expansion et leurs embauches. La réduction des dépenses des consommateurs et des entreprises peut alors entraîner une baisse de la valeur des actions d’une société (US Bank, 2022).

De plus, lorsque le taux directeur augmente, le taux sans risque, qui est souvent associé aux rendements des bons du Trésor de 10 ans, augmente aussi. Étant donné qu’un investisseur peut avoir un rendement plus élevé sans risque, il exigera un rendement supérieur sur ses actions, qui sont naturellement plus risquées. Inversement, lorsque le taux directeur diminue, la valeur des actifs a tendance à augmenter et les rendements exigés par les investisseurs est moindres, ce qui pousse généralement la valeur des actions à la hausse.

Aussi, il ne semble pas exister de corrélation claire entre la performance des différents secteurs de la bourse et la variation des taux d’intérêts, mais de manière générale, le secteur financier performe bien avec une hausse des taux étant donné que les institutions financières peuvent prêter de l’argent à un taux plus élevé. Au contraire, les compagnies qui sont très endettées auront tendance à moins bien performer puisque leurs coûts de dettes seront très importants, ce qui réduira leurs bénéfices. Les compagnies qui ne sont pas profitables auront, elles aussi, tendance à moins bien performer dans un environnement de hauts taux d’intérêt puisque la valeur présente de leurs éventuels flux monétaires vaut moins. Les investisseurs ne seront donc pas prêts à payer autant pour ce genre de compagnie.  

Finalement, sur les marchés boursiers, il n’est pas nécessaire qu’il se passe réellement quelque chose de concret pour que les marchés boursiers réagissent aux variations des taux d’intérêt. Autrement dit, le simple fait que la banque centrale annonce une hausse du taux directeur peut entraîner les entreprises et les consommateurs à réduire leurs dépenses. Si cela se produit, on pourrait voir une baisse des bénéfices et une chute des cours boursiers avant même que l’augmentation du taux directeur soit réalisée. C’est entre autres pourquoi on dit souvent que la bourse est un marché d’anticipation.

 

Taux d’intérêts et obligations

Les taux d’intérêt et les obligations ont une relation inverse : lorsque les taux d’intérêt augmentent, les prix des obligations baissent, et vice versa. Les obligations nouvellement émises auront des coupons plus élevés après la hausse des taux, ce qui réduit la valeur des obligations à faibles coupons émises antérieurement dans un environnement où les taux étaient plus bas.

Il est important de comprendre les deux concepts suivants concernant la relation entre les obligations et les taux d’intérêt :

  1. Rendements et pertes sur papier : Si une obligation est achetée à 1000$, soit sa valeur nominale, et que la Banque augmente le taux d’intérêt, cela pourrait réduire la valeur marchande de l’obligation à 900$ (situation hypothétique). Dans ce cas, la perte sur papier serait de 100$, mais cette perte n’est que sur papier, à moins que l’obligation soit vendue à cet instant. Si l’obligation est conservée jusqu’à l’échéance, 100% de sa valeur nominale initiale devrait être distribuée au détenteur (en plus des coupons), sauf si l’émetteur fait défaut (US Bank, 2022).
  2. Fluctuation des taux d’intérêt et des taux du marché : Lorsque les taux d’intérêt fluctuent, le taux du marché d’une obligation fluctue également. Cependant, ce ne sont pas toutes les obligations qui sont affectées de la même manière : les obligations avec des maturités plus courtes sont généralement moins affectées par les fluctuations des taux d’intérêt, alors que les obligations avec des maturités plus longues subiront généralement une plus grande perte sur papier (US Bank, 2022).

Bref, les changements de taux d’intérêt à court terme ne devraient pas affecter les perspectives à long terme pour un investisseur ayant un horizon temporel long et une combinaison appropriée d’actions et d’obligations (portefeuille équilibré). En effet, les baisses de prix des obligations seront probablement compensées par des hausses de prix des obligations à une date ultérieure.

 

Conclusion

Pour conclure, les taux d’intérêt alimentent tout dans l’univers économique. Il est donc important d’évaluer la sensibilité de ses investissements et de ses actifs à la variation des taux d’intérêt. La diversification (autant dans différentes classes d’actifs que géographiquement) peut par exemple contribuer à préserver la valeur d’un portefeuille d’investissement contre les effets de l’évolution des taux d’intérêt. Aussi, avoir un horizon d’investissement à long terme diminue grandement le risque lié aux taux d’intérêt. Bref, dans le contexte actuel, il sera intéressant d’observer si l’augmentation des taux réduira les tensions inflationnistes et comment l’économie ainsi que les marchés vont réagir à ces éventuelles augmentations.

 

Références

Portail de l’indice des prix à la consommation (2022, mars). Statistique Canada. https://www.statcan.gc.ca/fr/sujets-debut/prix_et_indices_des_prix/indices_des_prix_a_la_consommation

Politique monétaire (2021, décembre). Banque du Canada. https://www.banqueducanada.ca/grandes-fonctions/politique-monetaire/ https://www.banqueducanada.ca/grandes-fonctions/politique-monetaire/taux-directeur/

Taux directeur (2022, mars). Banque du Canada. https://www.banqueducanada.ca/grandes-fonctions/politique-monetaire/taux-directeur/

Ballard, J., Ferradini, B. (2022, mars). Marché immobilier : la hausse du taux directeur aura un impact limité, disent les experts. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1866160/taux-directeur-marche-immobilier-banque-canada-hypotheque

How do interest rates affect investments? (2022, mars). US Bank. https://www.usbank.com/financialiq/invest-your-money/investment-strategies/how-do-interest-rates-affect-investments.html