ÉTIENNE ALLAIRE

L’investissement socialement responsable fait-il réellement une différence?

Pendant plusieurs décennies, la majorité des investisseurs sur les marchés financiers poursuivaient strictement la maximisation du profit. Pour justifier la sélection d’un titre dans le portefeuille, la croissance de l’entreprise seule suffisait. Les pratiques et les impacts à long terme, eux, ne faisaient pas partie du processus décisionnel.

En janvier 2004, Kofi Annan, secrétaire général des Nations Unies et récipiendaire d’un prix Nobel de la paix, constate que « si la finance sert de moteur à l’économie mondiale, les décisions d’investissement et les pratiques d’actionnaires ne reflètent pas suffisamment les considérations d’ordre social et environnemental » (BNP Paribas, 2006). Il décide donc de faire évoluer les choses. Kofi Annan écrit à une cinquantaine de dirigeants des plus grandes institutions financières mondiales pour les inviter à participer à une initiative commune avec un objectif précis : trouver des moyens d’intégrer les considérations d’ordre social et environnemental dans le monde de la finance. Avec le soutien des Nations Unies et d’un comité de décideurs et de représentants internationaux, les dirigeants financiers se prêtent au jeu. Pendant cinq jours, ces derniers délibèrent et réussissent finalement à s’entendre sur six grands Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) (ONU, 2006). Ces principes démontrent la reconnaissance de l’investissement socialement responsable à l’échelle internationale et encouragent les acteurs de l’industrie financière à y adhérer.

 

Qu’est-ce que l’investissement socialement responsable?

L’investissement socialement responsable (ISR) est simplement la considération des facteurs environnemental, social et de gouvernance en plus des facteurs de performance traditionnels dans l’analyse d’un titre. Ces critères d’analyse s’appellent les facteurs ESG et traitent d’une grande variété d’enjeux pour les entreprises, dont leur façon de répondre aux changements climatiques, leur gestion des données privées des clients, les conditions de travail de leurs employés, leur culture d’entreprise, etc. Cette dimension d’analyse n’est pas courante dans le domaine de la finance, mais a pris énormément d’ampleur dans les dernières années. L’investissement socialement responsable vise à offrir, en plus des rendements financiers, des bénéfices sociaux concrets, par exemple la réduction de la pauvreté ou encore la baisse de la vente de tabac et d’armes.

 

Quelle est l’ampleur du mouvement?

Récemment, l’investissement socialement responsable a connu un essor fulgurant, notamment grâce à un meilleur accès aux informations ESG et à l’arrivée des milléniaux sur le marché de l’épargne. Cette génération, formée de ceux qui sont nés entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, a évolué dans le contexte de crise climatique et veut donc plus que jamais faire une différence. Pour les milléniaux, l’objectif d’un investissement n’est plus uniquement de faire de l’argent, mais également d’influencer positivement la société. Un sondage réalisé en 2018 (U.S. Trust, Bank of America Private Wealth Management, 2018) indique que 87% des milléniaux à valeur nette élevée considèrent la cote ESG d’une entreprise comme un facteur décisionnel important dans leurs décisions financières. Une autre étude (Morgan Stanley, 2019) affirme que 90% des milléniaux souhaitent aligner leurs investissements avec leurs valeurs personnelles. Dave Nadig, du site ETF.com, résume la situation ainsi : « Nous sommes au milieu d’un transfert de richesse intergénérationnel de 30 000 milliards de dollars des baby-boomers à leurs enfants. Et ces enfants – pas vraiment des milléniaux seulement, mais des gens de 25 à 40 ans – pensent à leurs décisions d’investissement différemment. » (MSCI ESG Research LLC, 2020).

Dans les dernières années, le mouvement de l’investissement socialement responsable a vite piqué les autres acteurs de l’industrie financière. En 2020, des sociétés de fonds communs et de fonds négociés en bourse (FNB), des régimes de retraite publics et privés, des conseillers en placement et des assureurs incluent les critères ESG dans leur processus décisionnel. La figure ci-dessous illustre l’évolution temporelle du nombre de signataires de l’initiative des Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) des Nations Unies ainsi que les actifs sous gestion associés. On y constate une explosion de l’engouement, particulièrement dans la dernière décennie. En 2006, lorsque les Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) ont été lancés, seules 63 sociétés d’investissement (propriétaires d’actifs, gestionnaires d’actifs et prestataires de services) avaient officialisé leur engagement à intégrer les questions ESG dans leurs décisions d’investissement, représentant environ 6 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion. En 2020, le nombre de signataires de l’initiative PRI est passé à plus de 3000, totalisant plus de 100 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion. D’ailleurs, selon une enquête mondiale réalisée en 2018 par FTSE Russell, plus de la moitié des propriétaires d’actifs mondiaux mettent actuellement en œuvre ou évaluent des considérations ESG dans leur stratégie d’investissement (Eccles & Klimenko, 2019).

Figure 1. Évolution de l’initiative des Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) des Nations Unies (ONU, 2019).

 

Le mouvement de l’ISR a-t-il de réels impacts?

À ce stade de votre lecture, le principe de l’investissement socialement responsable est acquis : investir son argent dans des entreprises dont les valeurs nous ressemblent et dont les activités rendent la société meilleure. Autrement dit, profiter de ses investissements pour faire une différence. Mais l’ISR fait-il réellement une différence? La question est simple, mais la réponse l’est moins. Une étude publiée en 2015 (Van Dijk-de Groot & Nijhof, 2015) indique que les impacts concrets de l’investissement socialement responsable sur la société sont très peu documentés. En effet, les chercheurs s’intéressent majoritairement à comparer le rendement des portefeuilles d’ISR à des portefeuilles traditionnels. Pour reprendre les mots des auteurs de l’étude, la majorité des chercheurs se demandent si faire le bien est payant plutôt que si les actions d’ISR font réellement le bien. Ainsi, peu de preuves démontrent que le fait d’investir en suivant les principes de l’investissement socialement responsable a des impacts positifs concrets sur la société en bout de ligne. En effet, il est très difficile de prouver que l’apport de capital qu’un investissement apporte dans une compagnie engendre un impact positif pour la société. Par exemple, investir dans une compagnie de panneaux solaires peut sembler louable, mais cela n’est pas une fin en soi. Si l’apport de capital qu’amène notre investissement dans la compagnie l’aide à remplacer une autre compagnie de panneaux solaires quasi identique, l’impact social est nul. Une autre étude publiée en 2019 (Hillebrandt & Halstead, 2019) souligne qu’il est difficile pour le moment d’identifier des entreprises viables (qui réussissent à faire du profit) tout en ayant un impact sur la société. D’ailleurs, leurs recherches suggèrent que la majorité des investisseurs n’effectuent pas d’évaluations d’impact rigoureuses ou analytiques. Selon le contexte, les auteurs avancent que pour avoir un impact social maximal, donner à une association s’avère souvent la solution la plus efficace, lorsqu’effectuée avec précaution. Au Québec, on peut bénéficier de crédits d’impôts lorsqu’on réalise un don. Cependant, cette solution s’éloigne du principe d’investissement. Somme toute, les auteurs insistent fortement sur le fait que l’investissement socialement responsable demeure un choix intéressant et que, d’un point de vue social, ce choix ne peut qu’être mieux que d’investir son argent n’importe où. Même si l’effet d’un investissement dans un fonds d’ISR qui se transige sur les marchés financiers peut parfois n’être que modeste, ce choix exerce tout de même une pression à la hausse vers de meilleurs standards environnementaux, sociaux et de gouvernance dans nos sociétés. Une dernière étude (Häbler, 2013) insiste sur ce point. Elle explique que le mouvement général d’investissement responsable met une pression sur les entreprises. Ces dernières devront de plus en plus répondre aux attentes des investisseurs en termes de performance sociale et environnementale et les encouragera à se tourner vers des pratiques qui respectent les principes proposés par les Nations Unies.

 

L’investissement socialement responsable offre-t-il d’aussi bons rendements?

Finalement, il est permis de se demander si l’investissement socialement responsable génère de bons rendements. Pour y répondre simplement: oui. Un article paru dans le Journal of Sustainable Finance & Investment en novembre 2015 (Friede, Busch, & Bassen, 2015) a rassemblé les données de plus de 2000 études empiriques réalisées dans les dernières années sur les effets des critères ESG sur la performance financière des entreprises. L’exhaustivité de l’exercice a d’ailleurs permis de tirer d’importantes conclusions: la grande majorité des études montrent qu’investir à l’aide de critères ESG ne nuit pas au rendement d’un portefeuille. En effet, 90% des études ont trouvé une corrélation non-négative entre intégration des normes ESG et performance financière. Plus encore, une large majorité d’études rapportent que les critères ESG et le rendement d’un portefeuille sont positivement corrélés! De plus, ce lien serait stable dans le temps. Autrement dit, contrairement à la croyance populaire, il peut être payant d’investir de façon socialement responsable, et ce, dans tous les sens du terme.

 

Des solutions concrètes

Si la notion d’investissement socialement responsable vous intéresse, il existe de nombreux fonds communs et fonds négociés en bourse (FNB) identifiés aux normes ESG et ISR. Une recherche rapide auprès de votre institution bancaire vous donnera de l’information à ce sujet. De plus, le journal Morningstar a publié un article en septembre dernier qui dresse la liste des 10 meilleurs FNB qui respectent les normes ESG. Je vous encourage à y jeter un coup d’œil :

Figure 2 : Classement des 10 meilleurs FNB basé sur les normes ESG selon le journal Morningstar (https://www.morningstar.ca/ca/news/205620/10-esg-funds-for-passive-investors.aspx)

Pour les investisseurs qui préfèrent la gestion active, voici les dix meilleurs fonds mutuels en termes d’investissement socialement responsable selon Morningstar :

Figure 3 : Classement des 10 meilleurs fonds mutuels pour l’investissement socialement responsable selon le journal Morningstar (https://www.morningstar.ca/ca/news/201554/10-top-sustainable-mutual-funds-in-canada.aspx)

Bien qu’elles puissent nous sembler sans importance, nos décisions d’investissements ont un impact réel sur la société. Le choix des entreprises qu’on décide d’encourager ne dépend que de nous! J’espère que cet article vous a permis d’en apprendre sur l’investissement socialement responsable et qu’il vous encouragera à évoquer le concept lors de votre prochaine rencontre avec votre conseiller financier!

 

Références 

BNP Paribas. (2006, Mai 5). Les Principes pour l’Investissement Responsable – UNEP-Fi. Récupéré sur BNP Paribas: https://bnpparibas.be/fr/2006/05/05/les-principes-pour-linvestissement-responsable-unep-fi/

Eccles, R., & Klimenko, S. (2019). The Investor Revolution. Harvard Business Review. Récupéré sur https://hbr.org/2019/05/the-investor-revolution

Friede, G., Busch, T., & Bassen, A. (2015). ESG and financial performance: aggregated evidence from more than 2000 empirical studies. Journal of Sustainable Finance & Investment, 5( ), 210-233. Récupéré sur https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/20430795.2015.1118917

Häbler, R. (2013). The Impact of SRI – An Empirical Analysis of the Impact of Socially Responsible Investments on Companies. Récupéré sur https://www.researchgate.net/publication/276057461_The_Impact_of_SRI_-_An_Empirical_Analysis_of_the_Impact_of_Socially_Responsible_Investments_on_Companies_by_oekom_research

Hillebrandt, H., & Halstead, J. (2019). Donating effectively is usually better than Impact Investing. Récupéré sur Let’s Fund: https://lets-fund.org/impact-investing/#ftnt1

Morgan Stanley. (2019). Morgan Stanley Institute for Sustainable Investing: Sustainable Signals — The Individual Investor Perspective. Récupéré sur https://www.morganstanley.com/pub/content/dam/msdotcom/infographics/sustainable-investing/Sustainable_Signals_Individual_Investor_White_Paper_Final.pdf

MSCI ESG Research LLC. (2020). Swipe to invest: the story behind millennials and ESG investing. Récupéré sur https://www.msci.com/documents/10199/07e7a7d3-59c3-4d0b-b0b5-029e8fd3974b

ONU. (2006). Principes pour l’Investissement Responsable. Récupéré sur http://rse.cgem.ma/upload/Principes_Investissement_Responsable%20_ONU.pdf

ONU. (2019). Principes pour l’Investissement Responsable. Récupéré sur https://www.unpri.org/download?ac=10965

U.S. Trust, Bank of America Private Wealth Management. (2018). U.S. Trust Insights on Wealth and Worth. Récupéré sur https://newsroom.bankofamerica.com/system/files/2018_US_Trust_Insights_on_Wealth_and_Worth_Overview.pdf

van Dijk-de Groot, M., & Nijhof, A. (2015). Socially Responsible Investment Funds: a review of research priorities and strategic options. Journal of Sustainable Finance & Investment, 5, 178-204. Récupéré sur https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/20430795.2015.1100035?scroll=top&needAccess=true